Films documentaires de la sélection. Édito.
David Álvarez
Les documentaires sélectionnés pour cette édition de Kinolatino témoignent de la capacité des réalisateurs à observer avec acuité les tensions du réel, chacun avec un regard singulier et profondément humain. Ces films oscillent entre le personnel et le collectif, entre le déracinement et l’appartenance, entre la mémoire historique et le désir d’avenir.
En tant que comité de sélection, il nous a semblé essentiel de soutenir les cinéastes latino-américains dans la diversité de leurs regards et d’offrir au public un aperçu de la multiplicité des langages du documentaire latino-américain contemporain.
Al Oeste, en Zapata nous fait voyager vers la périphérie cubaine, et nous fait découvrir le contexte du pays à travers l’expérience de celles et ceux qui vivent en marge. Un travail immersif d’observation, porté par des images d’une grande force.
Mama nous invite à entrer dans l’intimité de sa réalisatrice, que nous accompagnons dans sa lutte contre le cancer. Un film qui regarde la douleur en face, empreint de résistance et d’amour.
À partir d’un travail sur les archives, Bajo las banderas, el sol explore des images inédites de la dictature de Stroessner au Paraguay (1954-1989), proposant un montage contemporain qui s’appuie sur le cinéma comme outil critique de la mémoire historique.
En el fin del mundo nous invite à observer l’Europe à travers le regard d’un réalisateur latino-américain, dans un documentaire qui s’immerge dans la marginalité lisboète pour révéler la dignité de celles et ceux qui luttent pour survivre.
Runa Simi nous conduit sur l’altiplano péruvien et nous permet d’accompagner son protagoniste dans son projet de traduire en quechua le cinéma de divertissement. Un parcours semé d’obstacles, mais chargé d’espoir et d’humilité.
La richesse de ces films réside dans leur ouverture à de multiples lectures et à des émotions parfois contradictoires. A travers eux, le cinéma documentaire s’affirme comme un espace où le réel ne s’impose pas, mais se regarde et se pense collectivement.
Le Comité de sélection
Commentaire pour chaque film
Al Oeste, en Zapata
Le film a le courage de s’approcher du contexte social et politique cubain depuis la périphérie. Ses images sont chargées d’une force esthétique et politique qui génère une immersion profonde dans le quotidien de ses personnages. Les marais de Zapata palpitent dans chaque plan, au même rythme que la résistance de ses protagonistes. La caméra observe sans juger et accorde au spectateur le temps nécessaire pour construire sa propre interprétation.

Mama
Un documentaire qui interpelle par son geste de filmer comme forme de résistance face à la douleur du cancer. Les images ne cachent pas la crudité du réel. Au contraire, elles ouvrent un espace où la douleur se partage. Le film pénètre la blessure et nous donne accès aux conséquences physiques, sociales et psychologiques de la maladie. Un soin constant est porté au traitement des images, ainsi qu’une attention précise à la transmission du sentiment. C’est un cinéma du soin, profondément humain.

Bajo las banderas, el sol
Voyage intense dans l’histoire récente du Paraguay à travers un cinéma à la sensibilité archéologique. Le film accorde une confiance totale à l’archive et au montage pour interroger le passé, nous permettant de le regarder depuis le présent. Une réflexion sur l’image comme outil de pouvoir et de contrôle social, qui confirme l’importance du cinéma dans la construction de la mémoire historique de l’Amérique latine.

En el fin del mundo
Un documentaire qui observe la marginalité de Lisbonne incarnée par son personnage principal, Cecilio. Un cinéma social en Europe porté par le regard d’un cinéaste latino-américain, qui touche par la manière dont il construit un espace de confiance avec ses personnages, malgré les barrières sociales existantes. Le film ne se contente pas de décrire un mode de vie périphérique, il cherche à aller au-delà, en reconnaissant ceux qu’il filme comme des sujets à part entière. Sans dissimuler la rudesse de la rue, le documentaire évite de s’y enfermer. Il ne s’arrête ni à la violence ni à la drogue. Au contraire, il nous montre la dignité de celles et ceux qui vivent en marge de la société.

Runa Simi
Ce documentaire touche par la manière dont il aborde un thème récurrent du cinéma documentaire latino-américain — la préservation des langues autochtones — à partir d’un point de vue singulier: l’accès au divertissement. Le projet de son protagoniste de traduire le film Le Roi Lion en quechua afin de le transmettre aux nouvelles générations nous confronte aux tensions qui traversent aujourd’hui la survie d’une langue.
Ce geste de préservation de la langue par le biais du divertissement donne naissance à un film empreint d’humilité et d’espoir. Un film qui permet de rêver et qui, pour cette raison, se révèle profondément émouvant.
